Chroniques de la haine #5 : Le sexisme, meurtre de masse

De toutes les injustices du monde, celle qui a tendance à me hérisser méchamment le poil, c’est le sexisme. Parce que certains ne voient pas vraiment où est le problème, alors qu’objectivement, c’est l’une des pires formes de discrimination.

Soyons clairs, je ne veux pas tomber dans un débat malsain pour savoir qui est le groupe d’humains le plus malheureux et le plus discriminé. Je veux dire, quand on maltraite ou qu’on tue un être humain parce qu’il est physiquement ou culturellement comme ci ou comme ça, ça pue déjà bien la merde. Mais si on regarde les chiffres, il n’y a pas plus meurtrier que le sexisme.

Je ne vais pas te parler de sexisme ordinaire. Je crois qu’on s’est déjà toutes fait traiter de sale pute dans la rue parce qu’on n’a pas répondu à un charmant « Eh t’es bonne ! ». Tu sais aussi que tu dois être sexy mais pas trop parce que sinon, t’as quand même bien cherché ton viol. Si ça se trouve, t’es aussi moins bien payée que tes congénères dotés d’un pénis ou tu t’es fait lourder en rentrant d’un congé maternité. Enfin, tu connais le topo, on connaît toutes.

Le sexisme dans l’histoire

Non, je vais te parler d’un truc bien plus dégueulasse : le sexisme qui maltraite et qui tue. Et ça depuis… je sais pas, depuis que la civilisation existe, probablement.

Déjà à l’époque des Romains, alors même que la femme était relativement (relativement !) bien considérée, une femme qui choisissait de défier l’autorité paternelle pour ne pas se marier et rester vierge ne restait pas en vie très très longtemps.

Au fil des siècles, on a aussi vu se développer cette grande tendance de la chasse aux sorcières. A l’époque, tu te doutes bien qu’on ne faisait que peu de cas des découvertes scientifiques. Quand ta chèvre se faisait bouffer par un loup ou que ton foin se mettait à cramer sans que tu en connaisses la raison, il y avait de la sorcellerie dans l’air.

Les historiens estiment à environ 100 000 le nombre de victimes de la chasse aux sorcières au fil des siècles. Plus de 80% étaient des femmes. Il suffisait qu’elles soient un peu isolées ou qu’elles pratiquent un semblant de médecine, ou mêmes qu’elles remettent en cause le système patriarcal et hop ! Engeance du diable.

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Méthode approuvée par la loi pour exorciser un corps

En gros, il valait mieux te marier comme on te disait et bien fermer ta gueule. Comme je te l’ai dit, si tu choisissais une autre solution, valait mieux pas trop tenir à tes fonctions vitales. On n’a pas de chiffres hein, mais les saintes et les martyres le sont souvent devenues en restant vierges. Et ne pas te faire toucher le donut, ça signifiait souvent que t’avais dit non à papa, qui voulait te faire épouser un malandrin.

Esclavage moderne et traite des femmes

Aaaah le mariage. Dans les sociétés où c’est le sexisme ordinaire qui prime, on nous parle de robes magnifiques et d’épanouissement marital. La réalité, c’est que dans les sociétés patriarcales, le mariage peut surtout être le début de la fin.

Soyons bien clairs, la croyance qui veut que les femmes deviennent exclusivement épouses puis mères est meurtrière. L’esclavage moderne, le vrai (pas celui qu’on invoque en rigolant parce qu’on a passé l’aspirateur sur 2m² de carrelage), concerne en grande majorité des femmes et des enfants.

Chaque année, des trafiquants font croire à des millions de femmes qu’elles auront une vie meilleure ailleurs, ou qu’on leur a trouvé un boulot. Elles se retrouvent finalement en Asie, en Afrique ou en Europe, mariées de force ou prostituées au bord d’une route. Des millions. Chaque année. Certaines n’ont même pas eu le temps de voir leurs seins pousser.

Les conséquences sont désastreuses. Des milliers sont violées et battues régulièrement par le mari qui leur a été choisi. En Afrique surtout, le fléau du Sida attend les femmes qui sont mises au bord du trottoir. Le risque est quasiment le même si elles ont été mariées de force ou violées par des milices armées. En 2003, le Sida avait fait 12 millions d’orphelins, et 57% des porteurs du virus étaient des femmes (rien qu’en Afrique subsaharienne). Si elles ne se laissent pas mourir, elles peuvent finir par tomber enceintes, mais le nouveau-né n’a que peu de chances de survie.

Les avortements sélectifs

Parlons-en d’ailleurs, des naissances. De nombreux démographes estiment qu’il manque environ 200 millions de femmes dans le monde, et les Nations Unies donnent le chiffre d’environ 150 millions rien qu’en Asie (sur 30 ans). Parmi ces 200 millions, il y a bien évidemment les victimes de l’esclavage sexuel, mais aussi (et surtout) un contrôle très sélectif (et illégal) des naissances.

Aujourd’hui, dans certains pays d’Asie, on estime qu’il naît entre 110 et 115 garçons pour 100 filles (contre 107 en moyenne dans le reste du monde). Avec les conséquences que l’on connaît : augmentation des viols, des mariages forcés, de la traite des femmes…

Je ne t’apprends rien si je te dis qu’avoir une fille dans certains pays d’Asie a tendance à faire paniquer. Avoir un fils, c’est transmettre le patrimoine, garantir l’honneur de la famille ainsi que les vieux jours. Avoir une fille, c’est devoir verser une dot énorme à la famille de l’époux lors du futur mariage. En Inde, la pratique est illégale depuis 1961, mais c’est quand même pas la loi qui va nous dire ce qu’on doit faire bordel.

Avant les années 1980, les familles qui avaient le malheur de donner naissance à des filles commettaient parfois des infanticides. La pratique est probablement encore d’actualité, mais depuis les techniques de dépistage prénatal, des familles choisissent l’avortement sélectif, qui consiste à avorter un foetus, à la seule condition du genre. En Asie, des millions de filles ne naissent pas chaque année, uniquement parce que ce sont des filles.

Je préfère être claire, je serai toujours pour le droit à l’avortement. Je veux qu’une femme ou un couple qui ne désire pas d’enfant pour quelque raison que ce soit puisse avoir le choix. Mais si le choix est fait de poursuivre la grossesse et d’avoir un enfant, alors peu importe qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille. Jusqu’à preuve du contraire, un vagin n’est pas une anomalie médicale ou un danger pour la grossesse…

L’avortement est un droit, merde

Dans tous les autres cas, je défends le droit à l’avortement. Aux anti-IVG, je n’ai envie de dire qu’une chose : si vous empêchez les femmes de pouvoir avorter, vous les tuez. Les femmes avortent depuis des milliers d’années. Mais aujourd’hui, elles peuvent le faire sans se dire qu’elles vont crever d’une septicémie ou se faire découper les entrailles avec un cintre.

En France, avant la loi Veil, des estimations ont monté le nombre de décès dus à un avortement clandestin à environ 300 ou 400 par an. Vu le nombre d’années où l’avortement pouvait te valoir au mieux une amende et un séjour au frais, au pire un petit décollement affûté derrière les oreilles, je te laisse faire le calcul…

Je te laisse ici une petite vidéo. Elle parle de femmes (aux Etats-Unis) qui ont vécu ou ont été témoins d’avortements clandestins mal exécutés. J’ai bouillonné de rage.

Parce que oui, le sexisme continue de tuer, même dans les pays occidentaux. Dans le monde, le premier facteur de risque de mortalité chez les femmes entre 19 et 44 ans, c’est la violence domestique. Faut quand même s’en rendre compte : ça veut dire que proportionnellement, une femme a plus de chances de mourir tabassée par son conjoint ou sa famille que de décéder d’un cancer du sein.

Tuer une femme parce que c’est une femme

Rien qu’en France, une femme meurt tous les deux jours sous les coups. Et ce qui est terrible, c’est que parfois, on va parler d’une dispute qui a mal tourné ou d’un crime passionnel. LOL, déso, c’est ce qu’on appelle un féminicide. Ces femmes-là, elles ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes. Parce que souvent, on inculque aux hommes qu’ils doivent montrer leur force et que les minettes doivent être douces.

Les viols, pareil. Une femme n’est pas violée parce qu’elle a eu un regard de travers ou un mot malheureux. Elle est violée parce que c’est une femme. On la violente parce qu’elle n’a pas de pénis. Parce qu’elle doit supposément être plus faible. Parce que c’est bien connu, elle aime ça.

Alors voilà, ce qui me dégoûte plus que tout, c’est ça. C’est de penser que moi, parce que je suis née avec un vagin, je risque de perdre la vie pour cette raison. Et de savoir que si pour moi, ce n’est qu’un risque, pour d’autres c’est une réalité.

Aime-toi, aime-les

T’auras bien remarqué qu’ici, t’es sur un blog à grosse tendance féministe. Shampagne et moi, on fait ce qu’on peut pour en parler, pour dénoncer le sexisme ordinaire dont je parlais en début d’article. Parce qu’à notre niveau, c’est tout ce qu’on peut faire. Et parce qu’à force d’en parler encore et encore, le sexisme perd un tout petit peu de terrain…

Il n’y a qu’un seul gros sujet qui me tient à coeur, c’est l’éducation des petites filles, notamment en Afrique. Quand mes finances me le permettent, je donne un peu à l’ONG Care, qui aide à la scolarisation et lutte aussi contre les mariages forcés. Alors si le coeur t’en dit, fonce.

Je terminerai avec la phrase la plus hippie jamais sortie de mon clavier : aimez-vous les meufs, la vie est déjà assez difficile comme ça pour nous. Et je refuse d’être considérée comme une hippie alors vous avez intérêt à vous aimer bordel.

Si tu veux aller plus loin

En Asie, 150 millions de filles manquent à l’appel

http://geopolis.francetvinfo.fr/en-asie-150-millions-de-filles-manquent-a-l-appel-143337#xtor=CS1-746

L’avortement sélectif des filles en Asie
Ciudad Juarez ou le drame sans fin des femmes disparues
Sex ratio at birth (male births per female births)
Où sont les femmes ?
Faut-il reconnaître le «féminicide» dans le droit français?
Tuerie de l’École polytechnique de Montréal
Le féminicide : quand des femmes sont tuées à cause de leur genre
La masculinisation des naissances.
État des lieux et des connaissances
Traite des femmes et des filles
Mutilations génitales féminines et devenir obstétrical : étude prospective concertée dans six pays africains
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